Ceinwynn écrit
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La légende de Touvakramé

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, je vous présente un texte écrit pour le magazine Shawi Croc. Il n’a pas été retenu dans la version finale mais je me suis bien amusée à l’écrire. Il s’agissait d’écrire une vraie fausse légende amérindienne. N’étant pas encore bilingue français/québécois, j’ai été aidé dans ma tâche par Patrick Loranger. Je vous ai déjà parlé de lui, j’ai suivi son atelier d’écriture l’automne dernier.

N’hésitez pas à me donner votre avis en commentaire, bloguer c’est partager 😉

La légende de Touvakramé

Avez-vous déjà remarqué que l’histoire shawiniganaise regorge d’incendies. Simple coïncidence? C’est ce que vous pensiez… Mais il s’agit en fait de l’œuvre du Grand Esprit Touvakramé.

Pour faire sa connaissance, il faut remonter à la fin du 19e siècle, lors de la construction du Château Turcotte sur les berges des chutes de Shawinigan. Un soir de 1878, un petit groupe de jeunes se retrouve sur le chantier pour fêter la fin de leur semaine de travail. Parmi eux, un Abénakis au visage rougi par les flammes ‒ et surtout par la bouteille de tord boyaux qu’il s’est enfilé pendant la veillée ‒ raconte au reste de la bande la légende du Grand Esprit Touvakramé.

— C’est le plus Grand Esprit vengeur de mon peuple. Il peut tout cramer en claquant des doigts.

Bien entendu, ses partenaires de beuverie se moquent de lui.

— S’il existe, ton Touvakramé, t’as qu’à l’appeler. J’aurais bien besoin de lui pour une job de bras. J’ai des affaires à régler, ces temps-ci…

Piqué au vif, le jeune autochtone bombe le torse.

— Rien de plus simple, mon vieux!. Il suffit de l’appeler cinq fois en regardant un feu.

Et lentement, prononçant distinctement, il s’exécute. Apparaît alors un vieil Amérindien débraillé. Sans rien demander, il s’empare de la bouteille de tord boyaux posée près de lui et s’en claque une longue lichette.

— Bonsoir les gars. Laissez-moi goûter c’que vous avez là.

Il prend ensuite une gorgée de bière à même la bouteille du plus vantard de la bande.

— Mouais, pas trop mal! Mais ça vaut pas un alcool d’érable des familles.

Le groupe en reste comme deux ronds de flan. Qui est donc cet allumé? Le torboyaux du Père Bergeron est plus costaud qu’il en a l’air. Pourtant, le vieil Amérindien se lève, bien droit, pour paraître plus imposant.

— À voir vos gueules, je parie que vous vous attendiez à autre chose. Disons que je peux pas m’énerver sans avoir bu un coup, vu que j’peux plus trop fumer les herbes du coin, ces derniers temps. On a beau se tenir tranquille, j’ai hâte qu’un Premier Ministre qui a des couilles veuille s’en fumer un de temps en temps pour que ça revienne à la mode. Je dirais à l’avantage de l’alcool que ça ranime les flammèches. C’est comme avec les femmes…J’dis ça mais à votre âge, vous devez pas en connaître beaucoup, des pitounes.

L’apparition laisse échapper un gloussement avant de reprendre.

—  Ça faisait un bout qu’on m’avait pas appelé. J’suis un peu surpris. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse brûler?

Il s’interrompt quand il aperçoit l’imposant chantier du Château Turcotte. Les petites flammes qui l’entourent deviennent alors des colonnes de feu. Les jeunes reculent.

— Qui a osé? Quel abruti a construit ce cossin sur ma réserve d’herbe?

Personne ne répond, pas même le jeune Abénaki.

— Je commençais à vous trouver l’fun, mais là… On ne peut plus faire confiance à personne, bout d’ciarge. J’suis sûr que c’est l’idée d’un gars de Trois-Rivières. Ils sont toujours jaloux de nous autres.

Touvakramé disparaît alors, sans fumée ni étincelles. Tout le monde fige quand une grosse flamme s’échappe du feu. Puis un rire gras, à la puissance du tonnerre, fuse dans le ciel. Le vantard, à peine impressionné, se lève.

— Pfff c’est tout ce qu’y sait faire, ton Machinkramé. Des flammes comme ça, j’en fait avec du bon bois sec. Il est bon pour amuser les touristes, c’est tout. On peut jamais vous faire confiance à vous autres, les Abénakis.

Un grondement sourd le fait taire aussitôt. Pendant que le sol tremble, l’Abénakis se recroqueville, le visage blême. Les autres regardent autour d’eux sans comprendre. La voix ténébreuse de Touvakramé roule alors dans le ciel.

— C’est moi le Grand Esprit Touvakramé, le feu suprême! Voici le prix à payer pour ce que vous avez fait à ma culture personnelle. Personne ne m’empêchera de me mettre la tête à l’envers.

Un orage violent commence à s’abattre sur les chutes. Les  pauvres bougres ne demandent pas leur reste et s’enfuient à toutes jambes, sauf le jeune amérindien, cloué sur place. Un éclair frappe l’hôtel, qui s’embrase tout entier. Les nuages deviennent oranges.

— Plus aucun édifice ne sera érigé sur mes terres, sous peine de brûler! Il te revient de le faire savoir, jeune Abénakis, tonne encore le Grand Esprit.

Ce dernier hocha la tête et s’enfuit à son tour. On pourrait penser que l’histoire s’arrête ici, mais en 1888, un nouvel hôtel sera construit sur les ruines du Château Turcotte : l’hôtel Malhiot. Le bâtiment restera debout pendant une vingtaine d’années, jusqu’à ce soir fatidique où les flammes le dévoreront sans qu’il n’en reste un seul madrier.

Ce soir-là, Touvakramé est apparu devant notre Abénakis, maintenant cinquantenaire. Il lui lança d’une voix menaçante:

— T’avais-je prévenu, jeune papoo, que je voulais qu’on me laisse fumer tranquille? Je suis bien obligé de m’énerver de nouveau!

Il bomba le torse, prêt à déclencher le feu du ciel, quand il ajouta d’un ton adouci:

—  À moins que tu n’aies une bonne bouteille à me proposer? Je suis toujours ouvert à un arrangement à l’amiable. Il paraît que la corruption est dans l’air du temps.

Hélas, notre Abénakis n’avait pas d’alcool avec lui, avec les conséquences funestes que l’on connaît. Pour ceux qui croient qu’on en est restés là, vous ne connaissez pas bien les gens. Ils jasent, et le vieil Abénaki n’y fit pas exception. Dieu et le Grand Manitou savent peut-être à combien de personnes il a raconté son histoire, mais seul le diable a pu compter ceux à qui il a confié comment convoquer Touvakramé. Si la plupart d’entre eux ont entendu le tout comme une légende, on peut croire que certains se sont laissés tenter à défier le grand esprit du feu. Certains hommes d’affaires auraient pu trouver commode de faire appel à un esprit vengeur auquel plus personne ne croit, en échange d’une bonne bouteille.

Bien des hôtels et des commerces y sont passés, sans qu’on ne sache comment le brasier avait pris naissance. C’est quand même plus pratique et moins coûteux qu’un pot-de-vin. Et si vous êtes le propriétaire d’un bâtiment dont vous voudriez bien être débarrassé pour toucher la prime d’assurance, Touvakramé offre deux incendies pour le prix d’un, à condition de payer d’avance et que les bâtiments soient voisins. Il a le cœur sur la main, comme dirait Yvon Brûlé, un bénéficiaire multi-récidiviste. Si vous ne me croyez pas, passez en revue les journaux locaux. Si vous remontez assez loin dans le temps, vous verrez qu’ils fourmillent d’articles à propos d’incendies suspects survenus sur le territoire de Shawinigan et de Grand-Mère.

Si vous avez envie d’essayer, il me reste encore quelques bonne bouteilles de mes précédents contrats. C’est moi qui invite. On pourra même partager un p’tit calumet en parlant des services que je peux vous offrir… contre une bonne bière du Trou du Diable. J’ai entendu entre les branches que fumer l’herbe était de nouveau légal!

Ceinwynn

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